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Mercredi 22 février 2006

« La représentation de l’enfant en justice »

Formation organisée par Themis

Hôtel du département du Haut-Rhin, Colmar

Jeudi 26 janvier 2006

 

 

Réflexions autour de soi, l’autre et la Loi

 

dans l’accompagnement psychologique

 

et judiciaire d’un enfant victime

 

 

par Bertrand LOTZ

psychologue à l'association THEMIS

 

Dans le cadre de cette journée de formation sur la représentation de l’enfant en justice, il me semble intéressant d’essayer de mettre en relation la procédure judiciaire et l’accompagnement psychologique. Pour cela, j’aborderai le concept de loi et les liens entre soi et l’autre. Quelques vignettes cliniques concernant des situations de violences sexuelles tenteront d’illustrer mes propos.  

 

Tout d’abord, la représentation de l’enfant en justice permet que celui-ci rencontre la loi et ceux qui l’appliquent. On peut considérer aussi que la justice et son institutionnalisation témoignent de l’appartenance de l’enfant à la communauté humaine, une communauté soumise à des interdits, à des lois. Ces interdits, dont les principaux sont l’interdit du meurtre et l’interdit de l’inceste, signifient que l’homme n’a pas tout pouvoir sur son semblable, que tout ne lui est pas possible et qu’un écart entre soi et l’autre doit être préservé pour garantir la liberté individuelle minimale.

 

Le fonctionnement de la justice permet donc la rencontre avec un représentant de la loi qui vient rétablir un écart entre l’agresseur et sa victime. Cet écart, cet espace permettant la circulation de la parole rappelle la fonction du tiers symbolique. Et ce tiers symbolique qui marque la différence entre soi et l’autre est aussi à considérer comme une loi psychique, une loi représentée par les figures du manque et de la perte.

 

En mettant l’accent sur la parole, l’accompagnement psychologique permet donc aussi une rencontre avec la loi. Cependant, au niveau psychologique, le tiers n’est pas représenté par une personne physique mais il se manifeste dans la structure même du langage, le langage contenant en lui-même quelque chose de l’ordre du manque et de la différence. Parler, c’est se différencier car c’est témoigner de sa subjectivité et de l’écart qu’il y a entre soi et autrui.

 

Toutefois, dans des situations de violences sexuelles et plus particulièrement d’inceste, la clinique nous montre que la distance entre soi et l’autre est fortement perturbée. Ce qui est de l’ordre de l’intimité peut se confondre avec ce qui est public,

l’individuel et le social peuvent se superposer et la sécurité psychique, empêchant de se sentir envahi par l’autre, peut disparaître. Le rapport à l’autre n’est alors plus référé à cet écart symbolique permettant de se différencier.

 

Le flou de la limite entre soi et l’autre chamboule d’autant plus l’identité que cette confusion s’opère à plusieurs niveaux dans le contexte des agressions sexuelles :

 

·        Premièrement, sur le plan familial, il n’y a plus de différence entre le parent et l’enfant. Les propos suivants d’une jeune fille violée par son père l’illustrent. Elle disait de son père : « Il m’a confondue avec sa femme. D’ailleurs, il m’a dit qu’avant d’être sa fille, je suis une femme».

 

Cela renvoie directement à la question des générations. L’inceste provoque la confusion des générations, annule la différence entre le géniteur et sa progéniture. L’adulte, en tant que modèle sécurisant, en tant que référent ouvrant aux rapports sociaux, perd cette place en imposant une relation sexuelle.

 

·        Au niveau corporel, la violence de l’abus sexuel vient nier l’autre dans le réel de son corps. Le corps n’est alors plus qu’un objet de plaisir et de jouissance sur lequel l’enfant n’a plus de maîtrise. L’abuseur prend possession du corps de l’enfant. Il n’y a plus de différence entre le corps considéré comme un objet manipulable et le corps considéré comme l’enveloppe physique d’un sujet singulier.

 

·        Dernier niveau, l’enfant victime voit son identité rejetée dans la mesure où sa parole n’est plus respectée dans ce qu’elle contient comme sens et comme valeur. La parole perd son rôle de mise à distance du réel car le réel de l’agression fait violence et empêche le travail de symbolisation propre à la parole.

 

Au cours d’un entretien, une jeune victime me disait qu’elle se sentait envahie par la culpabilité et la honte que les autres lui renvoyaient. Elle ne pouvait plus sortir seule dans la rue car le regard des autres lui était devenu insupportable. Elle croyait être « démasquée » comme si tout le monde savait qu’elle avait été victime d’inceste ; de quoi se sentir doublement victime : de viol et du regard des autres.

 

Par ailleurs, le vécu de cette jeune fille a été nié par sa famille. Les faits d’inceste passaient aux yeux de ses proches pour des futilités. D’après eux, il ne fallait quand même pas qu’elle oublie tout ce que son père avait fait de bien pour elle.

 

Ici, dans le rapport de l’individuel au social, le discernement de la victime se trouve annulé par les dénégations de sa famille. Cependant, ce que la famille ne veut pas ou ne peut pas reconnaître de l’histoire de son enfant revient avec force dans l’obsession de la victime de croire que, pour un inconnu, le crime d’inceste se voit sur elle. On peut se demander si cette irruption du traumatisme dans le champ du social n’est pas l’expression inconsciente de la demande, voire du besoin de sa reconnaissance.

 

Dans le domaine de la justice, on peut considérer que plusieurs personnes interviennent pour redonner à la victime une place dans la communauté humaine.

 

Dans une approche psychologique, l’action de la parole a pour effet de créer des espaces de représentations personnels pour situer l’autre par rapport à soi et inversement.

 

Dans la procédure judiciaire, la victime recherche la considération sociale de son histoire personnelle comme étant singulière et détachée de celle de son agresseur.

 

D’un point de vue psychologique, le jeu de la parole favorise l’élaboration d’une histoire pour se reconstruire en tant que sujet.

 

Un autre exemple concerne une jeune fille d’une dizaine d’années qui a été abusée par son frère. Cette jeune fille n’a pas pu se reconnaître victime devant la justice. Par ailleurs, l’emprise des dénégations de ses parents au sujet de l’agression était importante.

 

Dans cette situation, la position de l’administrateur ad hoc s’est opposé au discours de la famille et à celui de l’enfant qu’il a représenté.

 

D’un côté, l’institution sociale qu’est la justice a tenté de rétablir la parole, d’un autre côté, les enjeux familiaux ont entretenu l’indifférenciation en étouffant la parole singulière de l’enfant.

 

On peut se demander si la difficulté de cette jeune fille à s’engager dans une parole personnelle est liée à l’absence de séparation psychique suffisante entre elle et ses parents. Aussi, cette absence de séparation a pu être renforcée par la répétition de l’agression. Répétition au niveau individuel (nombre d’agressions qu’a subies l’enfant) à laquelle s’ajoute la répétition dans la génération antérieure qui concerne, dans ce cas, la mère de la victime, aussi abusée dans sa jeunesse.

 

Ce qui concerne les uns et les autres vient ainsi s’entremêler. Le travail de différenciation est alors d’autant plus délicat que les mécanismes de défense entretenant le secret sont importants.

 

Cependant, on peut aussi considérer que la réponse de la justice puisse ouvrir une brèche dans la confusion des places et des discours. En donnant un statut particulier à l’agression au regard des témoignages et d’éléments biographiques des différentes parties, la justice peut aider la victime à ne plus s’identifier autant à son agresseur.

 

Seulement, pour pouvoir se séparer de son statut de victime, celle-ci doit aussi faire l’expérience de la loi psychique en faisant acte de parole par et pour elle-même. La victime doit aussi redécouvrir cette idée d’écart qui est au fondement de la parole, redécouvrir que la parole peut donner du sens à ce qui est pourtant insensé ou impensable comme peut l’être le traumatisme d’une agression sexuelle.

 

A ce stade, on pourrait penser qu’une victime de violences sexuelles se doit de parcourir deux chemins parallèles. L’un concerne la procédure judiciaire et ce qu’elle implique comme reconnaissance sociale, l’autre chemin correspond à l’exploration langagière et ce qu’elle implique comme inscription du préjudice dans une histoire personnelle.

 

Ces deux chemins peuvent se soutenir l’un l’autre. L’intervention de la justice peut permettre à une victime de faire évoluer sa parole au sein d’un travail psychologique. D’un autre côté, l’accompagnement psychologique peut aider une victime à se positionner autrement face à la justice et au regard des autres en faisant l’expérience des différences de sens contenues dans sa parole.

 

Mais cette élaboration de sens ne peut avoir lieu sans une certaine violence.

 

Toutefois, dans le cadre judiciaire comme dans celui d’un travail psychologique, cette violence n’est plus vécue dans le réel du corps comme lors de l’agression, ni ruminée intérieurement et inlassablement comme dans les temps qui suivent. Cette fois, la violence est parlée, extériorisée et mise à distance dans une adresse à l’autre. Et comme cet autre est référé à la loi, cette mise à distance par la parole contribue à pacifier la violence et la haine.

 

Et pacifier la violence et la haine est indispensable à une victime pour ne pas être complètement aliéné à l’autre ou dépendant de lui.

 

Pour aider une victime à se séparer de son agression, le juge se réfère à la loi écrite (dans le code civile, le code pénal, entre autres).

 

Le psychologue, lui, est référé à la loi psychique, celle du langage où la figure du juge n’est pas représentée en particulier. Le seul juge est la personne elle-même, seul juge pour décider de prendre en compte le sens de sa parole, seul juge pour accepter ou non l’exercice de la différence et du tiers symbolique.

 

Je terminerai par les paroles d’une victime de viol dont l’auteur était son beau-père. Elle disait : « Je veux aller jusqu’au bout de la procédure pour qu’on reconnaisse ce que j’ai vécu. Et j’espère qu’après le procès, je pourrai me dire qu’avant, j’étais seule avec mon viol et que maintenant, c’est moi d’un côté et mon viol de l’autre. »

 

Par Bertrand LOTZ - Publié dans : DOCUMENTATION
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